CHAPITRE XII

Au cours des trois jours suivants, Kalika grandit prodigieusement vite : on lui donnerait approximativement cinq ans, alors qu’Eric, lui, en a pris dix de plus. Elle passe ces trois jours à lire avidement, et elle parle couramment, en plus de maîtriser de nombreuses conventions sociales, plus ou moins subtiles. Je lui ai fait passer un test d’intelligence – son quotient intellectuel dépasse largement le meilleur résultat. Elle croît également en beauté : ses longs cheveux glissent sur ses épaules comme une étole de soie noire, et les traits fins de son visage lui donnent l’apparence d’une mystérieuse idole sculptée dans un bois précieux. Même sa voix est magique, et vibrante d’accents fascinants : quand elle parle, il est difficile de ne pas succomber à son charme, et on se surprend à être d’accord avec tout ce qu’elle dit, et à oublier tout le reste. Mais Kalika s’exprime rarement, et la nature de ses pensées – sa soif de sang exceptée – m’est complètement inconnue.

C’est en pleine nuit que ma fille vient me réveiller, dans mon lit. Gentiment, elle me caresse les cheveux, me tirant brutalement d’un sommeil réparateur.

— Je ne peux plus attendre, me dit-elle. Il m’en faut davantage.

Je secoue la tête.

— Ce pauvre garçon ne le supportera pas. Tu vas devoir patienter un peu plus longtemps, et moi, je vais être forcée de te procurer un autre donneur.

Conciliante, Kalika insiste.

— Si tu ne veux pas t’en charger, je peux le faire toute seule. Je sais comment m’y prendre.

Fronçant les sourcils, je m’étonne :

— Tu m’as regardée faire ? Évidemment, il n’est pas question qu’Eric sache à quoi je destine le sang que je prélève sur lui. Disons que j’ai comme l’impression que ce n’est pas le genre d’information susceptible de lui remonter le moral.

— Oui, répond Kalika. J’ai vu comment tu t’y prends.

Je me redresse.

— Et lui, il t’a vue ?

— Non.

S’interrompant, elle jette un coup d’œil sur Ray, qui continue à dormir profondément.

— Il ne nous a pas vues.

— Kalika, tu n’écoutes pas ce que je suis en train de te dire. Ce garçon ne peut pas perdre davantage de sang : son rythme cardiaque commence à m’inquiéter. Dans quelques heures, dès qu’il fera jour, j’irai te chercher quelqu’un d’autre, mais jusque-là, il faut que tu sois patiente.

Kalika me fixe de ses grands yeux intensément bleus. Peut-être est-ce un effet de mon imagination, mais il me semble distinguer un éclair rouge au fond de ses pupilles. Elle me sourit, dévoilant ses dents blanches.

— J’ai été patiente, Mère.

C’est comme ça qu’elle a décidé de m’appeler.

— Je ne vais prélever qu’un tout petit peu de son sang, et ensuite, nous irons ensemble à la recherche d’un autre donneur. Ça ne me prendra que quelques minutes.

Cette déclaration m’irrite grandement.

— Non, tu ne viendras pas avec moi, tu es encore une petite fille.

Kalika n’en démord pas, c’est le cas de le dire.

— Je t’accompagne, Mère. Tu auras besoin de moi.

Je réfléchis.

— Tu es certaine de ce que tu avances ?

— Oui.

— Je ne te crois pas.

Le sourire de Kalika disparaît aussitôt.

— Je ne te mentirai jamais, Mère, à condition que tu ne me mentes pas non plus.

— Tu n’as pas d’ordres à me donner, et tu dois m’obéir, quelles que soient les circonstances, compris ?

Elle hoche la tête.

— Tant que tu ne me mentiras pas, je suis d’accord.

Puis elle ajoute, comme s’il y avait un rapport entre les deux sujets :

— Comment va Paula ?

Sa question me laisse perplexe. Kalika n’a pourtant jamais rencontré Paula. Comment pourrais-je expliquer que j’aie donné naissance à un bébé qui a déjà atteint l’âge de cinq ans, alors qu’elle est née il y a un mois ? Bien sûr, j’ai parlé de Paula avec Ray, et il est tout à fait possible que Kalika ait écouté notre conversation.

— Pourquoi me poses-tu cette question ? dis-je à Kalika.

Elle jette un coup d’œil sur Ray.

— J’aimerais la connaître. Paula compte beaucoup pour toi.

— C’est mon amie. Paula va très bien, merci, et tu feras sa connaissance un de ces jours.

— Tu me le promets ?

J’hésite avant de répondre.

— On verra.

Repoussant le drap, je me lève.

— Si tu insistes, on peut sortir maintenant. Mais il n’est pas question de solliciter Eric encore une fois.

Kalika pose la main sur ma jambe. C’est une main encore toute petite, mais je me demande si je serais capable de lui résister, physiquement. J’en doute fort, et je n’essaie même pas d’ôter les petits doigts de Kalika plaqués sur ma jambe.

Quelle sensation affreuse que d’avoir peur de sa propre fille de cinq ans !

— Je ne prendrai à Eric qu’une toute petite quantité de sang, répète-t-elle.

— C’est-à-dire ?

— Vingt-cinq centilitres.

— Ce n’est pas une petite quantité, ça, et Eric ne le supporterait pas. Il est très faible, et ça devrait te faire réfléchir.

Kalika est pensive. Quand elle se perd dans ses pensées, elle fixe le sol, mais je ne sais vraiment pas ce qu’elle cherche à y voir. Les paupières à demi closes, elle semble retenir sa respiration, et l’effet produit est assez impressionnant. Enfin, elle se décide à relever la tête.

— J’ai réfléchi, me dit-elle, mais pas comme tu le voudrais.

Ma curiosité est éveillée. Décidément, cette gamine est une véritable énigme.

— Que veux-tu dire, exactement ?

Secouant la tête, elle réplique :

Je ne peux pas t’expliquer, Mère.

Et Kalika sort de la pièce pour aller s’habiller. Après avoir frappé à la porte, je pénètre dans la chambre d’Eric. Contrairement à ce que j’avais espéré, il n’a pas été possible de lui ôter les liens qui le ligotent. Au fur et à mesure que ses forces faiblissaient, son comportement est devenu de plus en plus désespéré. Il ne pense plus qu’à s’échapper, il est obsédé par l’idée d’une mort imminente. J’aimerais tant pouvoir le libérer ! Tassé dans un coin de la pièce, les nerfs à bout, il sursaute en me voyant entrer.

— Non… gémit-il. Je n’en peux plus…

Je m’agenouille à côté de lui.

— Il m’en faut un tout petit peu. Moins que la dernière fois.

Eric se met à sangloter.

— Pourquoi ?

— Tu sais qu’il m’est impossible de te répondre. Mais ce sera bientôt fini, Eric, je te le promets. D’ailleurs, je suis sur le point d’aller chercher quelqu’un pour te remplacer.

Levant les yeux vers le plafond, il secoue la tête, incrédule.

— Je ne suis pas complètement idiot. Vous ne me relâcherez jamais, et vous allez me garder ici jusqu’à ce que je meure.

— Tu te trompes.

Une sorte de passion nouvelle vibre dans sa voix.

— Non. Vous incarnez le mal absolu, et comme vous êtes un vampire, vous allez être forcée de me tuer, pour m’empêcher de révéler votre secret.

Ses mots me font mal.

— Je ne suis pas un vampire, et ce n’est pas pour moi que je prélève ton sang.

Mais il ne m’écoute plus. Tout en sanglotant, il continue à s’agiter.

— Vous êtes un monstre, et vous venez d’une autre planète, j’en suis sûr. Vous allez m’étriper et me dévorer, puis vous boirez un verre de vin, avec mes entrailles étalées sur votre visage, et mon sang qui dégouline sur vos vêtements, sur le sol…

Et d’une voix forte, il s’écrie :

— Vous voulez me manger vivant !

— Chut…

— Vous êtes un monstre venu de l’espace !

— Eric !

— Au secours ! Je suis prisonnier d’un monstre ! Les extra-terrestres ont débarqué !

Je suis contrainte de le faire taire, et je le frappe au visage. Mes réflexes sont encore excellents, et je n’ai rien perdu de mes talents d’experte en arts martiaux. Cette fois, je crois bien que je lui ai cassé le nez, et il continue à gémir faiblement pendant que je pose un garrot sur son bras. Après avoir prélevé sur Eric un quart de litre de sang – je sais que Kalika vérifiera la quantité d’hémoglobine que je vais lui apporter – je m’aperçois qu’il somnole, sans doute parce qu’il est trop affaibli. Avant de quitter la chambre, je dépose un baiser sur son front :

— Tu vas rentrer chez toi, Eric. Je ne suis pas le monstre que tu décris.

Tandis que Kalika déjeune, je file dans ma chambre passer un pantalon et une veste ajustée, le tout en cuir noir. Ray est assis sur le lit, et je n’ai pas besoin de me retourner pour sentir que son regard est fixé sur moi.

— Tu sors ? me demande-t-il.

— Oui. Et tu sais pourquoi.

— De toute façon, tu as trop attendu.

— Tu sais, ce n’est pas très agréable, de trouver des gens à tuer.

— Eric est encore vivant.

— A peine.

— Prends quelqu’un que tu n’aimes pas, un criminel, un violeur – si ma mémoire est bonne, il me semble que tu t’étais spécialisée dans ce type de proies.

Je lui fais face.

— Il se peut que je ne sois plus capable d’affronter un criminel ou un violeur, mais c’est un détail qui ne le concerne pas, n’est-ce pas, mon amour ?

Ray hausse les épaules.

— Emporte ton arme, elle est équipée d’un silencieux. Et débrouille-toi pour dégoter une personne dont tu n’auras pas pitié chaque fois que tu lui prendras un peu de sang.

D’une voix qui dissimule mal mon amertume, je réplique :

— Tu n’as pas répondu à ma question, mon amour, mais ce que tu viens de dire est tout à fait révélateur. Tu sais que j’adore notre petite famille : une adorable petite fille qui est une grande première d’un point de vue médical et historique, et un homme qui se prétend amoureux de moi, mais qui semble avoir oublié la signification du mot amour. Reconnais quand même que mes cinq mille ans d’expérience m’ont vraiment aidée à créer un environnement familial qui frôle la perfection. Tu n’es pas d’accord avec moi ?

Ma déclaration ne l’impressionne pas du tout.

— Tu crées ce que tu veux, comme tu l’as toujours fait, et si tu n’es pas satisfaite de ton sort, tu n’as qu’à partir.

Méprisante, je ricane.

— Et te laisser seul avec Kalika ! Mais elle serait morte de faim au bout de vingt-quatre heures…

— Personnellement, je pense que Kalika n’aura bientôt plus besoin de nous. Ce n’est pas une enfant normale, tu sais.

Et il précise :

— Elle n’est pas comme le futur bébé de Paula.

Je m’immobilise.

— Pourquoi dis-tu une chose pareille ?

Ray m’ignore.

— Au fait, quelle est la date prévue pour son accouchement ?

Ça m’intrigue : pourquoi Ray et Kalika me font-ils tous deux des remarques au sujet de Paula ?

— Elle n’accouchera pas, dis-je, soudain prudente. Paula vient de faire une fausse-couche.

Ray ne me croit pas.

— Mais oui, bien sûr, un âne l’a sauvagement attaquée.

— Un âne ?

— Exactement.

Je lui tourne le dos.

— Seymour avait raison.

Ray réagit instantanément.

— Tu as parlé à Seymour. Je peux savoir quand ?

J’attrape mes bottines.

— Ça ne te regarde pas.

— Il t’a parlé de moi ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

— Il m’a dit que le sang d’Eddie Fender t’avait troublé l’esprit, dis-je en le foudroyant du regard. Il m’a dit que je devais me méfier de toi, et il avait vraisemblablement raison.

Ray se détend.

— Ce bon vieux Seymour… Tu l’as invité à passer à la maison, histoire que vous puissiez papoter entre amis autour d’un bon dîner ?

Habillée de pied en cap, je m’apprête à sortir de la chambre, et je décide de mentir à Ray.

— Seymour n’est pas le moins du monde intéressé par nos problèmes, et il a tout un tas de choses passionnantes à faire en ce moment.

La réponse de Ray arrive à l’instant où je passe la porte :

— J’espère que tu ne lui as pas parlé de Kalika. Je l’espère sincèrement.

Jetant un coup d’œil par-dessus mon épaule, je lance :

— Bien sûr que non. D’ailleurs, même si je lui en avais parlé, il ne m’aurait pas crue.

Hochant la tête, Ray se contente de sourire.

 

Fantôme
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